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Textes

vendredi 1er novembre 2013, par gabriel


Extrait du dossier de presse de l’exposition "VEILLEURS DE NUIT" par Jacques Py.


S’amuser à se faire peur est un jeu d’enfant auquel Gabriel Desplanque et Sergiu T. Popescu renouent en se promenant la nuit dans une forêt. Comme une sortie improvisée et complice, la balade vidéographique nocturne est l’occasion de redécouvrir toutes ces émotions irrationnelles et ces frayeurs puériles que l’on conjurait, enfant, par des rires nerveux. Décor privilégié des légendes fantastiques et des contes traditionnels, la forêt s’y transmue en un labyrinthe naturel où des parents cherchent à perdre leurs enfants, en un refuge de forces maléfiques dont on redoute les agressions à chaque pas, en un espace sonore où le moindre bruissement trahit une présence suspecte. Le noir y délie les langues qui chuchotent des confidences mais il amplifie aussi l’épouvante des histoires macabres que l’on se raconte. Alors pour éprouver l’autre, on parle de ces jumelles si dissemblables que la seule issue de leur couple serait le meurtre de l’une d’elle ou bien on évoque ces enfants encore vivants que la faim poussa à dévorer leurs mains au fin fond de leur cercueil. Comme une épreuve initiatique, traverser la forêt et surmonter sa peur attesterait du passage de l’enfance à l’adulte, mais les protagonistes de cette vidéo cherchent-ils vraiment à la quitter ou bien au contraire la prolonger encore ?


Par la photographie ou la vidéo, Gabriel Desplanque entretient un lien singulier avec l’enfance, il en réveille les gênes et les hontes, d’apparence anodine, mais qui néanmoins sont restées gravées durablement dans sa mémoire. Il joue avec ces petits traumatismes comme avec des soldats de plomb en se projetant dans un imaginaire où il se met en scène avec autant d’innocence que de volonté d’évacuer l’emprise de ses souvenirs. Dans des espaces souvent clarifiés de tout élément décoratif superflu, ses photographies théâtralisent la solitude de l’individu en proie à d’inquiétantes bizarreries dont il semble être à la fois l’auteur et la victime. Il retrouve dans les jouets, ses reliques de l’enfance et dans les gestes qu’il réinvente, ses rituels. Son œuvre est littéraire en ce qu’elle est la narration d’un récit qui ne peut s’énoncer que par l’image, faute de pouvoir s’écrire. Mais la vidéo introduit souvent la parole et au passage une transcription typographique, souvent fragmentaire, s’intercale aux séquences filmées comme inciter le spectateur à prendre dans son imaginaire le relais du récit et construire un langage qui se refuserait de choisir entre le texte et l’image.


Jacques PY, commissaire d’exposition et directeur du Centre d’Art de l’Yonne.


 


Extrait du catalogue d’exposition “REWIND”


Commissaires d’exposition : Laurent Fiévet et Silvia Guerra


Exposition collective : dan colen, robert f. hammerstiel, bertrand lavier, jan vercruysse, john wood et paul harrison, cléa coudsi et eric herbin, gabriel desplanque, xavier gautier, fabien mérelle et moira ricci.


Exposition inaugurale des activités du laboratoire artistique, Rewind aborde la question du retour vers l’état d’enfance que pourraient opérer les pratiques artistiques contemporaines.


La restitution de l’état enfance emprunte souvent, on peut le comprendre aisément, la forme d’un trajet, d’un mouvement de retour.
Cette logique est à l’œuvre dans une photographie de gabriel desplanque, "sans titre", où l’artiste se représente en train de manipuler un ruban noué à ses deux extrémités. Dans cette œuvre scindée verticalement en deux pans par le montant d’une porte, l’artiste joue en effet sur une opposition entre boucle et linéarité. Dans la partie gauche de l’image, fermée par une paroi opaque, l’organisation méthodique de stickers en rangées et en colonnes marque, selon un code de représentation commun à la plupart des agendas et des calendriers le principe de la succession des jours et de la fuite inexorable du temps. Dans la partie droite, plus ouverte sur la profondeur, le ruban entremêlé introduit par opposition la logique d’un parcours cyclique mais présenté comme tout aussi inextricable à en juger sa faculté à retenir prisonnières les mains de la figure qui cherche à l’activer ou l’obstruction similaire du champ par une autre porte refermée, quant à elle, à l’arrière-plan.


Souvent, le jeu est utilisé par les plasticiens dans le même objectif d’un retour dans le temps. occupant dans les différents travaux rassemblés une place évidente, qu’elle soit centrale (comme dans le cas de Bertrand Lavier, de Robert F. Hammerstiel ou de Jan Vercruysse), marquée (comme en témoigne leur apparition régulière tout au long de la vidéo "shelf") ou plus marginale (comme chez Xavier Gautier ou Gabriel Desplanque), le jouet semble moins y avoir valeur d’attribut que moyen d’engager un cheminement.


Occuper l’espace par le jeu semble notamment constituer l’une des principales stratégies mise en œuvre par Gabriel Desplanque dans son travail. Pour certaines de ses photographies, jouets et figurines y sont certes arborés comme autant d’étendards célébrant la fraîcheur de l’enfance, autant de repoussoirs visant à refouler la morosité du quotidien, mais surtout comme autant d’armes brandies pour attaquer cette linéarité du temps. Chez lui, le jeu figure en effet clairement comme un moyen d’élévation qui se traduit à la fois par l’utilisation d’objets aériens (oiseau dessiné sur un mur dans les casiers, silhouette d’oie découpée dans il pleut, aéroplane en bois dans l’avion, annonçant les appareils télécommandés intervenant dans les hélicoptères) ou propulsés directement dans le ciel (comme les chevaux dominant la figure allongée d’"à terre" qui propose un étrange écho dans le cadre de l’exposition au jolly jumper gonflé à l’hélium du gros luke de Fabien Merelle) mais aussi des
effets de suspension du corps ou de lévitation (comparable à celui qui semble affecter l’ours en peluche de Bertrand Lavier), déplaçant le sens de gravité de l’image. S’envoler s’y révèle comme le moyen le plus efficace pour rejoindre ces neverlands célébrés par Xavier Gautier, pour se délester du poids encombrant des ans afin de suivre, dans un mouvement d’ailes, un battement du temps, le sillage de peter pan.


laurent fiévet, commissaire d’exposition


 


Texte de Camille Paulhan pour PORTRAITS LA GALERIE




Une étrange inquiétude




« Est-ce que nous n’étions pas sous une cloche de verre d’où l’on pompait l’air lentement, mais sans interruption ? et nous nous agitions, haletants, non par excès de vitalité, mais par manque d’air. » in Erich Kästner, Fabian : Histoire d’un moraliste, 1931 (1983, tr. m-f demet)



Sous l’eau dans les quelques photographies sur lesquelles il apparaît, gabriel desplanque a arrêté de respirer. Juste le temps de la prise, une apnée de quelques secondes. Il dit être fasciné par la piscine, ce lieu hors du monde, cloîtré, moite, où les corps disparaissent derrière l’uniformité des maillots et bonnets de bain. Un endroit à la fois hygiénique, blanc et carrelé, et sale, envahi par les cheveux des nageurs. Et c’est bien cette image ambivalente de la piscine qui semble parcourir son travail, ses photos d’espaces confinés, petits appartements décrépis par la moisissure et l’humidité (sans titre, 2008), face à des espaces d’un blanc immaculé (vidéo les uniformes, 2008), eux-mêmes en regard de cheveux envahissants (Portrait au masque, 2005).



De ses œuvres, images muettes, semblent sourdre une violence contenue. ce sont des mèches de cheveux qui dépassent d’un casier verrouillé ("les casiers", 2005), des corps coupés au cadrage, dont il ne reste plus que des membres flottants. Des visages qui disparaissent sous des masques de loup noirs, rappelant sans nul doute les inquiétantes photographies de Ralph Eugene Meatyard.




Tension




Et pourtant, Gabriel Desplanque dit être ennuyé, être un photographe ennuyé à l’idée de prendre ses photos. alors, pourquoi ces photographies ? Parce qu’on ne peut pas l’écrire, dit-il. Comment dire, en effet, la tension, sujet principal d’une majorité des œuvres de desplanque. Alors il faut l’imaginer, en faire des synopsis, des dessins, avant enfin de la photographier. la tension, c’est à la fois le nerf gonflé du pied prêt à bondir (la course, 2008), le bras tendu émergeant au-dessus de l’eau (sans titre, 2004), mais aussi la mouche engluée prête à tomber, un personnage scotché à un arbre.


Les photographies ici semblent illustrer un « ça-a-été », le « ça-a- été un souvenir », mais un souvenir inventé, rêvé, détourné, distordu. les scénarios sont issus pour la plupart de scènes vues par l’artiste, dans la rue, la piscine ou le bus, et choisies pour leur étrangeté, leur tension, la plupart du temps camouflée. un souvenir d’enfance de...
Cependant, cette tension, disséminée dans la vie de tous les jours, et que Desplanque a choisi d’exposer, de révéler, semble trouver sa source dans l’enfance. Arrêter de respirer pour un caprice, provoquer une apnée, ou encore s’affronter au jeu de la tomate sont des pratiques enfantines s’avérant faire écho aux photographies de l’artiste.
Car de fait, l’enfance est latente dans ces photographies, quand bien même l’enfant n’y est pas (ou peu) représenté, quand bien même on n’y voit pas ce qui a pu faire le bonheur des commissaires de l’exposition présumés innocents

 en 2000 : ni poupées, ni ours en peluche, pas même des bougies d’anniversaire ou des gamines en socquettes. pour le photographe, l’enfance est avant tout le berceau de nos tensions d’adultes : Les dizaines de bouts de papier pliés et tordus ne rappellent-ils pas nos dessins compulsifs au téléphone (sur le lit, 2006) ? Les pensées magiques qui rythmaient notre vie à l’époque ne sont-elles pas les échos lointains de certaines manies adultes ? La vidéo "45’" (2007) noie une tempête de pensées magiques dans un verre d’eau, nous replongeant dans un univers où marcher sur les lignes du carrelage pouvait nous conduire à des drames incommensurables.



Gabriel Desplanque parle de son enfance sans nostalgie, cette période où les interrogations existentielles étaient pensées avec une gravité dénuée de toute ironie, où l’ennui était la principale source de l’imagination. L’inquiétude donc, aussi bien que l’ennui, se retrouvent dans nombre de ses œuvres. la seule photographie sur laquelle figurent deux enfants ("sans titre", 2008) les montre dans un état non de mélancolie, mais de recherche de ce qui pourrait les extirper de cet ennui. La langue française propose comme synonymes au terme ennui de nombreux mots, comme mélancolie, emmerdement, morosité... Tout autant d’états qui ne se manifestent pas dans le monde de l’enfance, tant celui-ci est marqué par le simple ennui, qui pousse justement à triturer des papiers, à aligner des jouets de plastique les uns derrière les autres ("sans titre", 2006) ou encore à inventer de nouveaux jeux. Ces petits jeux, que la plupart d’entre nous ont oublié aujourd’hui, et dont on se rappelle par bribes : écraser la tête du serpent à la corde à sauter, tricher à la main blanche à la marelle, compter les jours de la semaine à l’élastique et faire des torsions aux scoubidous.



Certaines photographies aident à ce ressouvenir : sur l’une d’entre elles, un jeune homme semble perdu dans la contemplation du jeu de l’élastique, qui nous permettait de construire à la fois des bols et des tours eiffel ("sans titre", 2006). une autre, "dents de lait" (2005) fait revivre la préciosité que pouvait avoir à nos yeux la dernière relique de notre corps d’enfant, les petites dents de lait conservées dans une boîte d’allumettes.
Aucune mélancolie cependant chez l’artiste, mais plus une remise à nu de l’inquiétude enfantine.


Décrire le monde enfantin non par le cliché paradisiaque ou encore par celui de la perversion, mais par le souvenir proche. Contrairement à un grand artiste de l’enfance comme Christian Boltanski, qui en reconstituant son enfance (fantasmée) reconstituait l’enfance de « tout le monde », Gabriel Desplanque cherche non à reconstituer son enfance, mais à donner des pistes de celle-ci. Qu’elle ne soit plus l’enfance de « tout le monde » (un préconçu sur l’idée de l’enfance, une construction adulte), mais l’enfance un peu désabusée de « chacun ». Se souvenir, non de ce que les adultes aiment, les ballons de baudruche, les bols de cacao ou les bougies d’anniversaire, mais notre incroyable tension, notre étrange inquiétude, nos vives émotions.




Un corps qui pleut




Enfin, il y a dans la production du photographe, un travail patent sur le corps adolescent, sous-jacent mais terriblement présent. ni un corps de nymphette à la Paul-Armand Gette, ni un corps violent et hypersexué à la Larry Clark, mais ce corps qu’ont connu de nombreux adolescents, simplement mal d’être là, mal d’avoir brusquement changé. Cependant, contrairement à la photographe Rineke Dijkstra, qui a donné à voir le fameux « mal-être adolescent » par le biais de séries saisissantes, le corps adolescent n’est à vrai dire pas visible dans les œuvres de Desplanque. Mais insinué, suggéré par les photographies de corps dont les membres finissent par pleuvoir ("sans titre", 2007), rappelant cette sensation étrange que l’on pouvait éprouver adolescent, cette idée que tout le monde nous regarde et que l’on finit comme un rideau de pluie, à la fois transparent et opaque, immatériel et compact. Il est également présent dans cette obsession de l’hygiénique, perturbé par les poils et cheveux, dans les jeux oubliés de l’enfance, remplacés à l’adolescence par d’autres, tout autant cruels ou dangereux : Desplanque évoque notamment le jeu du « fermier dans son pré », tabassage en règle du plus faible de la bande à l’enfance, et du jeu de la bouteille, rejet automatique des plus repoussants à l’âge adolescent. Ce corps qui joue à se faire peur, qui fait semblant de se noyer ("noyée", 2007), et qui dans le même temps paraît englué en lui-même, ce que montrent les volumes de l’artiste, pieds et mains de cire jaillissant des murs ("derrière les murs", 2007).




S’enfuir enfin, rapetisser (les ambulances, 2006), s’aplatir (la patineuse, 2007) et disparaître dans l’image.



Camille Paulhan


 


Extrait du catalogue d’exposition "FABLES ET FRAGMENTS"


Commissaire d’exposition : Regis Durand


La fable d’un autre avec toi dans le noir. La fable de toi fabulant d’un autre avec toi dans le noir. (Samuel Beckett, compagnie)

Ce qui frappe chez Gabriel Desplanque, c’est l’omniprésence de la figure humaine, qu’elle soit réelle (dans les films) ou artificielle (parfois dans les photographies). Partout, elle est en tension avec ce qui l’entoure, les objets, les autres figures. “ l’espace de la narration”, observe Gabriel Desplanque, “n’est jamais loin, mais de manière diffuse, altérée. Je ne raconte pas d’histoires mais en suggère des bribes, fébrilement installées dans un déroulement incertain”.
Des objets apparaissent, à l’identité et à la matière mal définies. Des personnages découpés sur des supports rigides viennent parasiter un espace, tandis que des personnages vivants regroupés dans un même lieu semblent gagnés par une agitation sans but précis.
Tout se passe comme si un désordre subtil avait gagné ce monde, ruinant toute idée de continuité et de causalité. Une tension très forte s’instaure entre les modèles et le décor dans lequel ils sont pris. Le point de départ peut être une scène, une posture, prises sur le vif, mais qui, hors de leur contexte acquièrent la plus grande étrangeté. C’est un monde de fragments, en équilibre instable, au bord de la rupture.
Et pourtant une vie, avec ses histoires possibles, prend forme dans ce biotope perturbé, futilement...


Regis Durand

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